JJRL_014

« Jean-Jacques Royer-Legrand, allez-vous me dire enfin pourquoi vous m'avez fait monter dans ce téléphérique ?
— Ne trouvez-vous pas, ma tante, que le panorama qui s'offre à nous est, en tous points, magnifique ?
— J'ai déjà survolé les Alpes en hélicoptère avec le capitaine Monteferrand. Désolée, ça ne m'impressionne pas.
— Moi qui croyais vous faire plaisir...
— Une tartiflette avec du fendant aurait suffi.
— Mais, ma tante, n'êtes-vous pas gagnée par une sensation de danger ? Regardez cette cabine mal entretenue... et ces pylônes rongés par la corrosion.
— Vous éprouvez, on dirait, un plaisir morbide à vous faire peur. Je ne partage pas ces goûts de dégénéré. Tiens, la cabine s'arrête, ou je rêve ?
— Non, ma tante, vous avez raison. C'est inquiétant. Peut-être une panne... grave... dans les moteurs ? Ou un câble qui a rompu. Je trouve qu'on se balance bizarrement.
—  Une avarie. Qu'est-ce que c'est pénible. Vous avez, toujours et sans exception, des idées merdiques. Je ne vous remercie pas. Dans une heure et demie, je dois être à la vente aux enchères à Visperterminen. C'est vraiment très chiant, Jean-Jacques Royer-Legrand.
— Je n'en disconviens pas... ma tante.
— Pourquoi me regardez-vous comme ça ?
— Euh, j'ai peut-être un moyen d'accélérer les travaux de réparation de ce téléphérique.
— Qu'est-ce que vous me bafouillez là ?
— Mais, seulement...
— Je vous écoute, Jean-Jacques Royer-Legrand. Vous êtes pâle comme un oeuf.
— Je...
— Qu'est-ce que vous avez encore manigancé ?
— Je peux faire repartir la cabine. Mais, à une seule condition, ma tante.
— Ha, ha ! Je vois. Vous essayez — encore — de m'extorquer quelque chose. Allez-y, videz votre sac.
— Cette cabine repartira, ma tante, si vous m'autorisez à utiliser, samedi soir, la Jaguar de Damien, votre... hem...
—  Mon "amant", Jean-Jacques Royer-Legrand. C'est le mot qu'on emploie, généralement. Et c'est pour vous livrer à ce chantage minable que vous m'avez embarquée dans ce téléphérique ?
— Avez-vous envie, ma tante, de rester bloquée dans cette cabine vétuste ?
— Je n'ai pas peur.
— Oui mais vous aller rater la vente aux enchères de Visperterminen.
— Damien y sera. Je ne me fais aucun souci. Il enchérira très bien à ma place.
— Ma tante, vous compliquez les choses...
— Jean-Jacques Royer-Legrand, épargnez-vous des efforts inutiles. Jamais je ne vous prêterai la Jaguar de Damien.
— Dans ce cas, ma tante, nous allons rester bloqués jusqu'à ce que vous changiez... d'avis. Et je ne plaisante pas.
— Vous êtes toujours très pâle. Auriez-vous, par hasard, un léger accès de vertige ?
— Un peu, ma tante.
— Et vous commencez à avoir froid. Normal, avec ces ridicules baskets argentées trop minces. Mais ça grince diablement ! Il y a un sacré vent, aujourd'hui.
— C'est inquiétant, ma tante.
— Allons, n'exagérez pas.
— Mais, ma tante, ce téléphérique est vétuste et mal entretenu.
— Allons... Il a bien tenu le coup pendant 35 ans. Je ne vois pas pourquoi, d'un coup, il s'effondrerait.
— Ma tante, je crois que je vais appeler Nino.
— Votre complice ?...
— Ah bordel. Nino est sur messagerie. Qu'est-ce qu'on fait, ma tante ?
— Ne paniquez pas.
— Mais ma tante, cette cabine ne m'inspire pas confiance.
— Votre Nino va bien finir par rappeler.
— J'aurais dû le payer en deux fois.
— Vous vous débrouillez comme un manche, Jean-Jacques Royer-Legrand, et ça ne me surprend pas. Je vais appeler le préfet Marchiesi. C'est un garçon efficace, comme vous savez.
— Oui Ma tante. Merci.
— Et ne soyez pas livide comme ça.
— Je vous prie de m'en excuser. Ma tante. »